Elektrorama

En 1993 et 1994, alors qu’Éric Létourneau Dumaine étudie à Bali auprès de dalangs (marionnettistes, chanteurs et metteurs en scène de théâtre d’ombres performatif et rituel), il obtient de leur part la permission d’adapter le Ramayana, pièce classique du théâtre d’ombres traditionnel balinais, pour réaliser une création dont l’action serait campée au Canada.  Presque trente ans plus tard, après plusieurs étapes et processus de travail quasi invisible et souterrain, s’achève la première version d’une composition – qu’on dira sono-textuelle – inspirée du texte mythologique transposé à notre siècle actuel : l’Élektrorama. Entre-temps, Éric Létourneau Dumaine produit plusieurs enregistrements de fragments du texte et du libretto avec plusieurs interprètes, constituant ainsi au fil de l’eau un réservoir et une compilation de « voix gelées » de chaque protagoniste de l’opéra.

Jérôme Joy s’empare ensuite de cette matière sonore et, selon un processus qui se répète à chaque fois de manière plus ou moins identique, emprunte les rayons périphériques et les énergies endogènes repérées dans les nombreuses trames élektroramesques que la musique viendra amplifier et révéler en « immixtant » instruments acoustiques et sources électroniques. De la sorte, il attribue de nouveaux reliefs à la composition sono-textuelle de l’Élektrorama, qu’il aborde alors à la lumière de la posture développée dans son propre processus de composition « sagaphonique », puis dans son œuvre Audito (2016) , que nous serons amené·es à définir comme texto-sonore. 

Élektrorama fait partie de la « tétralogie » de « cinq » opéras : Les terrasses du non-être. Lors de la présentation de l’ensemble, le programmeur doit « exclure » une des œuvres pour présenter le tout comme une véritable tétralogie. Les œuvres de cette tétralogie sont « Ils » « viennent » : Khédive et Mamelouk, en un seul sur son patron» (présenté chez Hexagram en work-in-progress en mars 2019), Élektrorama, Le casino penché (1991-présent)), Quatre clous de la tombe d’Allen Kardek (création prévue pour 2027), Le nouveau brutaliste (opéra génératif d’une durée ininterrompue d’un an – création prévue pour 2033). Chacun de ces opéras est mis en espace sonore avec un collaborateur différent).  

À ce jour les opéras de cette tétralogie ont tous connu des versions partielles ou en work-in-progress. Des extraits furent radiodiffusés sur les ondes de différentes stations radio depuis une quinzaine d’années. Un extrait sonore fut également publié en 1996 par la maison de disque Nonsequitur aux États-Unis (compilation CD intitulée  » Radius #4: Transmissions From Broadcast Artists « ).

SYNOPSIS GÉNÉRAL D’ÉLEKTRORAMA

Akhmed Robert Benveniste, chef syndical, et Sati, une jeune travailleuse, mettent à exécution le « bossnapping » d’Elvis Ravana Tesla, patron d’une entreprise en coutellerie de luxe et d’une micro-brasserie dans une petite ville frontalière. Ils tentent de le convaincre de renoncer à la relocalisation de l’entreprise à Chongqing et, par conséquent, à la mise à pied des employé·es au Canada.

En complicité avec leurs amis Rama Hallahan Lelièvre (un garde-frontière) et Ethan Hallahan Carter (chef cuisinier et professeur dans un institut d’hôtellerie), Akhmed et Sati séquestrent Elvis dans une cabane située entre deux postes-frontières (celui d’Havelock au Québec et celui de Mooers Forks dans l’État de New York).

Tous les jours, Élektre Brodeur, une vieille dame, traverse la frontière pour des raisons caritatives (elle est bénévole dans une prison fédérale américaine pour appuyer et assister  des déserteurs de guerre, mais habite le Canada avec son mari, Ernest Gronden, lui-même fugitif  et réfugié). Après chaque ronde de formalités pour traverser la frontière, Élektre offre des pâtisseries à Rama tout en lui tenant des propos mystérieux. Élektre circule entre les frontières comme le feraient l’électricité et le magnétisme. 

Un singe évadé d’un jardin d’acclimatation, non loin du poste-frontière, rend dangereuse la séquestration du prisonnier, puisque plusieurs services de sécurité patrouillent la région près de la zone transfrontalière pour retrouver l’animal . 

Il faut toujours passer par l’un ou l’autre des postes-frontières pour se rendre à la cabane du prisonnier Elvis, située dans la zone transfrontalière. Même chose pour en ressortir. La nuit tombée, alors que Sati surveille Elvis, Ethan nourrit le prisonnier avec des plats flambés et de la tourtière qu’il rapporte de l’institut d’hôtellerie. Enfermé.es ensemble, Sati et Elvis développent une relation geôlière/prisonnier. 

Sati, qui apporte toujours un pen reader pour étudier l’histoire de Joseph pendant qu’elle garde le prisonnier, finit par entreprendre un dialogue avec Elvis sur ce verset de la Bible, qui se trouve également dans le Coran et la Torah. La discussion tourne étrangement à une dispute, qui se conclut quand Elvis se fait gifler trois fois par Sati. Chacune des gifles produit un acouphène différent dans les oreilles du prisonnier. Cette séquence sonore devient une mélodie d’amour. Excité·es, Sati et Elvis entament une relation sexuelle, alors que ce dernier est toujours attaché sur une chaise.

Au moment de l’orgasme, l’image de Rama s’impose à Sati jusqu’à recouvrir l’apparence d’Elvis (par un effet/être inidentifiable appelé Élektrorama). S’ouvre alors un dialogue philosophique entre l’Élektrorama (incarné à ce moment précis par « le grand jet d’eau de Genève ») et « Le Mal scintillant » (alors incarné par un « électrochoc »). Ce dialogue mène à une description de la scène d’ouverture d’un film dont le personnage principal est nommé « Le corps-vortex ».

Rama et son ami Akhmed entrent alors dans la pièce et voient l’Élektrorama en train de faire l’amour avec Sati. Akhmed subtilise l’arme de service de Rama et tue d’une balle le faux Rama : ce dernier se révèle alors, à leurs yeux, comme Le Mal scintillant, qui est décrit en grands détails. 

Le son du coup de feu résonne très longtemps. Le Mal scintillant s’approche de l’oreille de Sati et lui murmure un message… Il leur faudra chacun·e  « se kidnapper eux-mêmes » avant que l’univers entier ne se dissolve à la toute fin de la résonance du coup de feu fatal.

Un couple de colporteurs de cosmétiques se présente à Rama au poste-frontière, prétendant qu’ils veulent traverser pour récupérer leur bague de fiançailles qui leur aurait été volée par le singe évadé. Le ciel s’obscurcit. Un éclair surgit qui fait naître un incendie au poste de douane. Rama tente de traverser la frontière pour chercher de l’aide, mais en est empêché par ce qui semble être un champ de force. Il demande alors à Élektre de renverser la borne frontalière avec son véhicule. Des ingénieurs chinois surgissent immédiatement du trou créé par la chute de la borne et commentent la médiocrité de l’architecture du poste de douane canadien, en proie aux flammes. Pendant leur conciliabule, Le Mal scintillant téléporte instantanément tous les protagonistes dans le futur restaurant d’Ethan. Cet établissement se spécialise dans la reproduction des tout derniers repas pris avant le trépas de grandes vedettes de l’histoire du cinéma, d’intellectuel·les de médias ou de personnages connus. À travers chaque plat consommé, chacun·e  tente de se rapprocher de son « être-je ». Les chansons pop écoutées par Sati pendant qu’elle gardait son prisonnier et les leçons de l’histoire de Joseph leur proposent des pistes pour y arriver. Aucun des personnages ne parlait jusqu’alors à la première personne, mais ils  tentent désormais de le faire, en discutant autour d’un repas inspiré par celui d’une vedette décédée.

Il existe déjà un certain nombre d’expériences, qui constituent des interprétations de différents extraits de la partition d’Elektrorama.

Elles peuvent être toutes retrouvées ici : 

– Le Mal Scintillant, psychogéohörspiel (2020), Hexagram, Nuit Blanche, 29 février 2020, Montréal

– Par delà le Mal scintillant (2021), en version podcast (Radio Gestes sans bord) ou spatialisée pour 32 système immersifs (diffusée lors de ;a Nuit blanche en 2025)

– L’infrarêve d’Elvis Ravana Tesla (2023), « Le partage des écoutes : prise de son, prise de position »

– L’Élektrorama entre leurs doigts (par le chœur psychotronique de l’ENSA de Bourges avec les doigts de fées de Jerôme Joy et Aurélien Krafft, 2023) 

– Elektrorama ALAPismique v1 et v2 (2026)

– LE BI-LENT DES VINGT COEURS ET DES VINGT CULS (un élektrorama en progression), performance radiophoinique live (2026)

https://ckut.ca/playlists/shows/29235

Texte

Un essai signé Létourneau et Joy est, intitulé Élektrorama, Une approche heuristique de la recherche-création en dramaturgie sonore par l’opéra-manoeuvre sagaphonique, est paru dans le livre GESTE(S) SANS BORD : EXPÉRIENCES DES LIMITES EN ARTS, Sous la direction de Jean-Paul Quéinnec et Andrée-Anne Giguère, aux Presses de l’Université de Montréal en 2026.

https://www.leslibraires.ca/livres/geste-s-sans-bord-experiences-des-limites-en-arts-9782760655676?srsltid=AfmBOoqH7FK6J3V–Jiew2RFSNlPBxtylMJKJMEhXa35sJQywNU0rjRI